
Imaginez une journée de travail en Suède. Cela fait environ une heure et demi que vous êtes au bureau, vous avez checké vos emails, vous êtes attelé-e à prioriser les réponses, vous avez jeté un oeil par la fenêtre, travaillé sur le compte-rendu de la réunion de la veille, et là, votre collègue Anders vient vous taper sur l’épaule et vous dit « fika time » ! Vous regardez votre montre, vous vous demandez si c’est déjà l’heure du déjeuner, et réalisez qu’il n’est que 10h du matin et que vous n’avez pas encore répondu au message de Lisa concernant la préparation budgétaire 2025. Mais vous savez que vous n’avez aucune issue ; vous ne « pouvez pas » échapper au « fika time », et il est temps de rejoindre l’ensemble de l’équipe en salle de pause.
Vous prenez une tasse de café, et même peut-être une påtar (qui est un mot inventé juste pour parler d’une deuxième tasse de café ! Et attendez, il existe aussi un mot pour la troisième « tretår » et ainsi de suite !). Vous prenez un morceau de gâteau, un cookie ou même un sandwich (après tout, vous vous êtes levé-e tôt pour être au boulot à 8h30).

Après 20 minutes environ, vous retournez à votre poste jusqu’à 12h30, puis vous rejoignez vos collègues pour le déjeuner, qui sans peine, réunit tous les profils métiers. Votre collègue de l’accueil enclenche le répondeur et signifie qu’il faut rappeler plus tard. Une heure après, revigoré-e par ce repas et un vrai moment de pause, vous vous mettez à fond sur vos tâches jusqu’à 15h. Oui, parce-que c’est de nouveau « fika time« . Et c’est un moment où vous discutez avec vos collègues, de TOUT ce qui NE CONCERNE PAS le travail. C’est ici la règle d’or de ce moment partagé. En fonction de ses affinités, on peut surfer sur les sujets small talk1, parler de jardinage ou d’actualité, mais on est en Suède, donc on ne parle que très peu de sa vie privée.
Le temps du « fika » n’est pas un temps de pause aménagé pour faire du multitasking2, et en profiter pour évoquer de façon informelle certains sujets à trait au boulot. On réserve au temps de travail, ce qu’on lui doit. Les discussions professionnelles, ont lieu dans un cadre professionnel.
Vous réalisez à 16h52 que vous avez malgré tout eu le temps de terminer ce compte-rendu, de répondre à Lisa, et que les tâches que vous deviez accomplir aujourd’hui ont tenu dans un mouchoir de poche ! Vous avez été productif-ve et vous êtes serein-e quand vous quittez le travail à 17h pour rejoindre votre famille3.
« Le monde des bisounours ?! Une dictature en mode Happycratie ? Que faire quand on « n’est pas sociable » ? Marre de ces injonctions à partager, quand moi j’ai besoin de solitude pour me ressourcer !«
Rassurez-vous, si le « fika » est devenu si emblématique, c’est parce-qu’au-delà du rituel, cette pratique rejoint une vision globale du monde de l’entreprise et de son organisation idéale. En effet, cette habitude, qui n’est pas sans rappeler « la pause café » en France, ou le « tea time » en Angleterre, repose sur une vision philosophique populaire : le « LAGOM ». Cette expression peut être traduite par « ni trop, ni pas assez » ou « juste ce qu’il faut ». Comme le dit l’adage, « lagom är bäst » : « juste ce qu’il faut, c’est parfait ».
Ces dernières années, la notion de lagom a rencontré une certaine popularité médiatique, rapprochée plus ou moins à tort de la notion danoise de « hygge », qui fait davantage référence au bien-être.
Le lagom appliqué au monde du travail, c’est une vision d’équilibre, qui passe par des applications concrètes, comme l’égalité professionnelle, qui tend à devenir plus que jamais une réalité en Suède4. L’équilibre vie pro-vie perso est également un sujet majeur. Le fait de dépasser le temps de travail réglementaire, n’est pas du tout perçu positivement comme un signe d’engagement, mais plutôt négativement, comme un signe de mauvaise gestion de la charge de travail. Pour exemple, seul 1 % de la population active suédoise effectue des heures supplémentaires, ce qui est, avec les Pays-bas, un des taux les plus bas de l’OCDE5.
Cela en passe aussi par une vision décloisonnée des métiers, de la gestion de la gouvernance et du fonctionnement hiérarchique, que l’on pourrait plutôt rapprocher d’un fonctionnement holacratique, qui vise à structurer l’organisation autour de rôles et de fonctions de travail, et non des personnes. Connue pour ses pratiques innovantes d’organisation du travail, qui déjà dans les années 1970 encourageaient des méthodes participatives, la Suède semble imprégnée par une culture de l’équité qui se traduit dans le fonctionnement de ses organisations.
Favorables à la valorisation des compétences et des qualités individuelles dans un cadre d’intelligence collective, les pratiques de management (idéales) articulent le leadership autour du groupe et de son épanouissement, au regard d’objectifs communs.
Dans cette perspective, le lagom peut être perçu comme un outil ou un vecteur de développement durable dans le cadre du travail.
Bien-sûr, le temps du fika, ce temps de pause ritualisé, ne doit pas relever de l’injonction ; et appliqué à une organisation défaillante, où le mode de management est très descendant, où les conditions de travail sont mauvaises ; peut relever d’une mesure totalement cosmétique, contre productive, voire source de souffrances pour les salarié-e-s.
Aussi, il est important de souligner qu’aucune organisation n’est parfaite. Il subsiste en Suède des inégalités importantes, et des situations de précarité professionnelle nécessitant de faire évoluer le cadre légal, face à un contexte mondial où les logiques de marché reprennent très souvent le dessus6.
En attendant, si vous le pouvez, si vous le souhaitez, parce-que c’est bientôt Noël et que c’est le moment idéal pour apprécier les parfums de café, de cannelle et de lait chaud, laissez-vous tenter par un petit fika ! Ce sera l’occasion de lever la tête du guidon, rencontrer des collègues que vous ne voyez pas souvent (peut-être même que vous ne vous êtes « vus » que par téléphone ?), et d’enclencher des temps de vivre ensemble. Si c’est déjà bien installé dans votre équipe, demandez-vous si vous pouvez programmer cela avec d’autres collaborateurs-trices de l’étage du dessous ou avec les collègues des services techniques qui sont souvent sur le terrain. Demandez-vous si personne n’a été oublié-e !?

- Expression anglophone désignant le papotage, les banalités. ↩︎
- Expression anglophone pour désigner un fonctionnement multitâches ; gérer plusieurs tâches en simultané. ↩︎
- Extraits adaptés du livre « The lagom life – A swedish way of living » de Elisabeth Carlsson ↩︎
- https://www.courrierinternational.com/grand-format/infographie-la-suede-championne-europeenne-de-l-egalite-de-genre ↩︎
- https://kiosque.bercy.gouv.fr/alyas/msite/view/frvisionrh/11527 ↩︎
- Pour en savoir plus, découvrez les travaux de Lotta Dellve, enseignante-chercheure à l’université de Göteborg et qui étudie les conditions de travail dans son pays depuis les années 1990. ↩︎
